ARTICLE PARU DANS LE MIGROS MAGAZINE LE 22.04.2013

 

"Les nouvelles façons d'investir son argent

Vin, bijoux et œuvres d'art: on appelle ça des «investissements spéciaux» ou «atypiques». A l’heure des produits financiers volatils, quand pas toxiques, placer ses billes dans le tangible, le beau et le bon devient tendance.

 

Le vin, un placement de grand-père?

Filip Opdebeeck, créateur d’un concept de stockage de vin dans les coffres d’une banque. (Photo Fred Merz-Rezo)

Parmi les avantages qu’il y aurait à investir dans le vin, le plus évident voudrait qu’on ne perde jamais tout: «Même si sa valeur baisse, il vous restera toujours vos bonnes bouteilles» , assène Michel Tamisier.

La sécurité ensuite que représentent des produits «rares et peu extensifs»: «De laRomanée-Conti , pour prendre l’exemple le plus fameux, il ne s’en produit que 5000 bouteilles par année.» Avec une demande provenant du monde entier, les risques d’une baisse paraissent en effet limités. La «déconnexion» du produit, autrement dit son insensibilité aux bouleversements politiques, est aussi appréciée. Aucun remaniement ministériel, aucune affaire, qu’elle soit estampillée DSK, Bettencourt ou Cahuzac, «n’affectera jamais le prix du Château Latour».

Michel Tamisier souligne dans la foulée que «depuis 1950 la valeur des grands crus a augmenté en moyenne de 13% par année. Ça laisse rêveur». Avec son fonds «Nobles crus», il assure être parvenu en cinq ans à 80% de performance, autrement dit plus de 15% par année.

Bémol: des rendements de cette ampleur ne semblent possibles qu’avec les très grands crus. «Et encore seulement dans les bons millésimes». Des vins plus accessibles au commun des mortels pourront certes produire «des rendements intéressants, mais jamais de cet ordre-là» et seront de plus affectés par la conjoncture – «ils ont d’ailleurs connu des baisses pendant la crise». Des variations peuvent toutefois aussi intervenir dans le haut de gamme. «On voit les Bordeaux baisser en raison d’un désamour des Chinois qui se tournent plutôt vers le Bourgogne et les vins italiens.»

Filip Opdebeeck, qui a créé avec «Au bonheur du vin» un concept original de stockage dans les coffres d’une banque genevoise, conseille aussi ses clients qui souhaitent investir dans la bouteille. Il pointe une tendance des fonds d’investissement à surévaluer leurs stocks: «Ils vendent très peu, or c’est à la vente que la valeur réelle d’une bouteille s’établit.»

Car si «deux minutes suffisent pour acheter un vin, et trois pour le stocker», quand il s’agit de le vendre, c’est une autre affaire: «C’est un métier, cela peut être long. Et puis il ne faut pas oublier les commissions de revente (+/-10%) que prennent les marchands de vins ou les maisons de ventes aux enchères.» Des frais qui s’ajoutent à ceux, inévitables, de stockage et d’assurance. Sans oublier «le goût de bouchon» qui touche en moyenne «3 à 5%» d’un stock: «Une bouteille pourra certes être remplacée, mais jamais après des années.»

Pour Filip Opdebeeck, le vin est avant tout «un produit de consommation et non de spéculation». Mais rien n’empêche de «lier les deux en achetant bien». Et pour bien acheter, autant suivre quelques conseils de sioux: «Connaître les marchands et l’origine du vin, tenir compte des notes Parker , connaître les châteaux, s’informer de ce qui s’y passe, acheter les primeurs.»

Mieux vaut en tout cas ne pas être pressé. La plupart du temps, investir dans le vin s’apparente à un «placement de grand-père. Vous faites vieillir une cave pendant quinze-vingt ans avant de pouvoir revendre de façon intéressante».

Et puis il semble y avoir, même pour un produit aussi fantasmé, des limites à tout. «Revendre une bouteille à 200-300 francs, c’est toujours possible. A 1000 ou 10 000, c’est déjà plus compliqué. Ce genre de vins, ce sont surtout les fonds d’investissement qui en achètent et souvent il n’y a pas de buveur final. Je connais des gens qui ont acheté de la Romanée-Conti, j’en connais qui en ont vendu, j’en connais moins qui en ont bu.»

Filip Opdebeeck enfin mentionne un dernier atout que peu de valeurs refuges peuvent revendiquer: «Un grand cru, plus le temps passe, plus il se raréfie, plus donc sa valeur augmente.»