Oenologie

L’ange gardien des vins vit à Genève

Des dizaines de milliers de bouteilles dans le coffre-fort d’une banque de Genève: l’entreprise Au bonheur du vin conserve des crus dont le prix va de 10 à 15’000 francs. Visite en compagnie du maître des lieux.

2012-38-18A

Dans cette chambre forte, pas de lingots d’or, ni de billets de banques. Seulement du vin. Une température fraîche (12 à 14 degrés Celsius), un taux d’humidité compris entre 70 et 80%, une obscurité complète, aucune vibration et pas d’odeur. Sur les étagères, des dizaines de milliers de bouteilles attendent d’être vendues, achetées, ou simplement dégustées. Certaines valent à peine dix francs suisses, d’autres sont cotées 10’000 ou 15’000 francs. Pourtant, impossible de connaître l’emplacement des Saint-Emilion, Romanée Conti ou Mondavi déposés dans cette cave souterraine de 300 m2. En effet, ni adresse ni nom ne figure sur les caisses et dans les rangées. Uniquement des chiffres.

Banquier du vin

«C’est une cave parfaite», assure le gardien des lieux, Filip Opdebeeck, tout juste la trentaine. Né au Brésil de parents belges, il dirige depuis l’été 2007 l’entreprise Au bonheur du vin, basée dans les sous-sols d’une banque privée à proximité de la Place du Molard, à Genève. Question sécurité, les deux tonnes d’acier qui barrent l’entrée de la chambre forte se passent de commentaire. Et ce n’est pas le seul avantage: «Beaucoup d’amateurs de vin vivant à Genève ne savent pas où garder leurs précieux flacons. Avec des armoires à vin, on manque vite de place dans un appartement. Les caves des immeubles locatifs sont souvent trop chaudes et pas assez humides», explique Filip Opdebeeck.

Arrivé à l’âge de dix ans en Suisse, c’est à Sion qu’il se découvre une passion pour la vigne. S’il passe désormais plus de temps dans les salons de vente aux enchères ou les auditoires où il livre les secrets du Bourgogne et du Champagne, c’est en tant qu’ouvrier caviste qu’il a débuté sa carrière. Des vendanges à la mise en bouteille en passant par le travail en laboratoire, Filip Opdebeeck – alors âgé de vingt ans – apprend à maîtriser les diverses étapes de la vinification durant un stage dans une cave valaisanne. Ensuite, il étudie à l’école hôtelière de Genève et s’initie à la vente en reprenant pour trois ans la gérance du Verre à pied, un bar spécialisé dans les vins situé sur la plaine de Plainpalais. «C’est à cette époque que m’est venue l’idée du garde-vin. Plusieurs clients se plaignaient. Ils ne savaient pas où conserver leurs bouteilles. Un jour, un habitué m’a expliqué qu’il avait un ami à Paris qui proposait un concept de stockage novateur. Je suis allé le voir». Emballé, Filip rachète les droits pour la Suisse et décide de se lancer. Il n’a que 27 ans.

Sur son scooter

2012-38-19A«Les débuts ont été très difficiles. J’avais mal au ventre en regardant la liste des frais s’allonger alors que je ne faisais aucune rentrée d’argent». Mais le jeune Belge s’accroche. La demande existe, l’intérêt croissant suscité par l’art de boire du vin est évident. Chez lui, le casier de 24 bouteilles coûte 10 francs par mois, celui de 48 bouteilles, 17,90 francs, etc. Les vins sont livrés à domicile ou remis au client sur place. Le banquier des vins ne lâche pas son téléphone portable de la journée. Un client désire boire un Château Margaux avec ses amis? Au bureau? Chez lui? Après un passage au coffre, Filip enfourche son scooter à trois roues et effectue la livraison.

Dès ses débuts, Genilem – une association suisse à but non lucratif dont la mission est d’augmenter les chances de succès d’entreprises en démarrage –, coache Filip. Fait et refait une douzaine de fois, son Business plan lui permet d’être retenu parmi les quatre entreprises sur cent que l’association accepte d’encadrer chaque année. «Pour réussir, j’avais besoin d’argent – que j’ai emprunté –, du soutien de ma famille et de mes amis – sans coups de main bénévoles, impossible de décoller –, et de conseils avisés, ce que Genilem m’a fourni gratuitement». Comptabilité, devis, objectifs: chaque mois pendant trois ans, d’anciens chefs d’entreprise font le point avec lui. Une aide qui se révèle décisive.

Tout en décrochant quelques gros contrats, le gardien des vins cherche rapidement à développer son activité, proposant notamment une forme d’e-banking du vin. Les bouteilles sont répertoriées (région, appellation, couleur de vin). Le client peut vérifier à tout moment l’état de sa cave sur internet grâce à un code d’accès personnel. Sur demande, une fiche de dégustation peut être établie pour chaque vin avec des suggestions d’alliances gastronomiques, des commentaires de la part de critiques reconnus, etc. Parallèlement, une «bourse aux crus», donne la possibilité de vendre, acheter ou échanger des vins via Au bonheur du vin. Une prestation appréciée des clients qui peuvent compter sur le réseau tissé par Filip Opdebeeck, en Suisse et à l’étranger, avec de nombreux négociants. Autre détail: la totalité des bouteilles stockées sont assurées à leur valeur actuelle.

Du trader au casserolier

Parmi ses clients, on trouve des personnalités faisant parti du classement des 100 plus grandes fortunes d’Europe établi par le magazine Bilan. «Mais des casseroliers me confient également leur vin, précise le Belge aux origines carioca. Certains utilisent ma cave uniquement pour investir – les rouges français de la région de Bordeaux représentent un très bon placement. D’autres seulement pour leur consommation personnelle, d’autres encore mélangent les deux aspects. Personnellement, je pense que le vin est d’abord fait pour être bu. Mes meilleures bouteilles, je les déguste avec mes copains, c’est un produit de partage à savourer dans des moments de fête». Pour cet œnophile, le vin a quelque chose de magique: «C’est magnifique de pouvoir voyager à travers sa passion. S’intéresser aux cépages et à la vigne, c’est découvrir des régions et des cultures aussi diverses que variées; sans parler de l’histoire du vin: chaque année est différente, ce qui nous amène aussi à voyager dans le temps».

Recherché par la police

Malgré des débuts difficiles, l’affaire tourne. Même si un petit coup de pouce médiatique (voir plus bas) n’est pas étranger à cette réussite, c’est surtout un travail assidu, allié à une bonne dose de créativité qui explique ce succès. Et ce n’est pas la crise qui lui fait peur: «Que ce soit pour rembourser des dettes, suite à un divorce, ou encore pour gérer le patrimoine après un décès, les gens vendent leur vin ou cherchent à le stocker; et quand la crise s’éloigne, les amateurs se remettent à acheter».

Même la police a fini par s’intéresser à son affaire. Il y a un mois, il recevait un appel surprenant: «Monsieur Opdebeeck? Police cantonale de Genève. Nous sommes dans le hall de votre banque, il faudrait qu’on discute». Voiture mal garée? Amende impayée? Rien de tout cela. Les agents étaient à la recherche... d’une personne susceptible de les renseigner sur le trafic de vin! Un phénomène auquel il est attentif: «Durant les ventes aux enchères, impossible d’être sûr de la provenance du vin. Il faut du flair et être très prudent». Et on lui fait confiance, car jusqu’ici il s’en sort plutôt bien...

Cédric Reichenbach

 

La magie des médias

Filip Opdebeeck anime régulièrement des soirées œnologiques, organise des réceptions privées (avec sommelier, traiteur et vins) et dirige des cours de dégustation. C’est lors d’une initiation aux vins bordelais qu’une journaliste de Reuters – inscrite par hasard au cours – décide d’écrire un article sur le concept de garde-vin proposé par son entreprise. L’effet médiatique est immédiat: en mars 2010 la dépêche est reprise par une quinzaine de journaux, de l’Inde au Qatar et jusqu’aux Etats-Unis.

«Mon père me charriait, en disant que ça ne valait rien tant que je n’étais pas dans le New York Times, se rappelle Filip. Deux mois plus tard il faisait la troisième page du journal new yorkais. Il faut dire qu’il s’était démené pour en mettre plein la vue au correspond du prestigieux journal américain, venu spécialement de Paris suite à l’article de Reuters: «J’ai nettoyé la cave de fond en comble, installé de nouvelles caméras, prévenu certains clients qu’on allait peut-être leur rendre visite. Le jour «J», le journaliste m’a demandé quel était mon vin préféré. J’ai répondu en mentionnant une Syrah de mon village, à Chamoson, en Valais. Un ami et spécialiste du vin qui m’accompagnait lors de l’interview s’est aussitôt débrouillé pour avertir le restaurant où nous allions nous rendre afin qu’ils trouvent la bouteille en question». Deux heures plus tard, lors de leur arrivée au restaurant, une «Syrah vieilles vignes 2006 de la cave Simon Maye» les attendait à leur table. «Le reporter n’en revenait pas!», se souvient le jeune chef d’entreprise, le sourire en coin. 

En quelques semaines la totalité des devis en suspens se concrétise: quelques 20’000 bouteilles de plus sont placées sous la protection de l’ange gardien des vins genevois. L’article est repris par toute une série de médias, dont le quotidien français Le Figaro et deux journaux brésiliens, en raison du lieu de naissance (au sud de Rio) de Filip Opdebeeck. «En Belgique, mes tantes étaient aux anges en ouvrant leurs journaux. Une radio flamande a même voulu m’interviewer, mais je ne parle malheureusement pas la langue. C’est assez fou de voir comment fonctionnent les médias.» Désormais Filip Opdebeeck figure même dans l’Echo!